Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
08 May

Mirage de la vie

Publié par Platinoch  - Catégories :  #Drames

Un grand merci à Elephant Films pour m’avoir permis de découvrir et de chroniquer le blu-ray du film « Mirage de la vie » de Douglas Sirk.

 

« Tu n’as pas à te cacher. Tu est noire et tu n’as à en avoir honte. »

 

Mère célibataire et actrice débutante, Lora Meredith recueille Annie Johnson, une jeune noire sans abris vivant avec sa fille. Elles partagent un petit appartement de Coney Island en attendant le succès. Quelques années plus tard, Lora est devenue une star de Broadway, mais ses relations avec sa fille se sont compliquées, au point de devoir renoncer au seul amour de sa vie, celui pour le beau photographe Steve Archer. Quant à la fille d’Annie, elle rejette également sa mère, tentant de passer pour une blanche aux yeux du monde, ce que lui permet sa peau claire.

 

« C’est idiot, on passe des années à dépenser son énergie et à se battre pour atteindre un rêve. Et quand on finit par l’atteindre, on se rend compte que ça ne valait pas le coup. Qu’il vous manque quelque chose. »

 

1959. Après une décennie faste et prolifique, l’aventure hollywoodienne (et plus généralement américaine) du cinéaste allemand Douglas Sirk touche à sa fin. Il vient de signer l’année précédente ce qui demeure sans doute son film le plus personnel, « Le temps d’aimer et le temps de mourir », hommage romanesque à un fils qui lui a été arraché et qui est tombé sur le front de l’est en 1944. Il doit néanmoins contractuellement encore un film à Universal Pictures. Son producteur, l’habile Ross Hunter, avec qui il a déjà fait neuf films, lui propose alors de réaliser une reprise du film « Images de la vie », mélodrame réalisé en 1934 par John M. Stahl et porté par Claudette Colbert, qui avait connu un certain succès à l’époque. Ce n’est pas la première fois que Ross Hunter propose ainsi à Sirk de faire un remake d’un vieux film déjà existant, les deux hommes ayant déjà réalisé « Le secret magnifique » cinq ans plus tôt, reprenant déjà un film de John M. Stahl de 1935. Adapté d’un roman à l’eau de rose Fannie Hurst, le film sera porté par Lana Turner, immense star de l’époque qui venait pourtant d’annoncer son retrait des studios suite à un scandale personnel (l’assassinat de son amant violent, le mafieux Johnny Stompanato, par sa fille alors âgée de quatorze ans). Immense succès en salles, le film renflouera les caisses de Universal Pictures, alors mal en point et obtiendra deux nominations aux Oscars (meilleure actrice dans un second rôle pour Susan Kohner et Juanita Moore). Pour la petite histoire, Douglas Sirk reviendra ensuite en Allemagne avant de s’installer définitivement en Suisse, à Lugano, où il consacrera ensuite son temps à l’écriture et à l’enseignement, ne réalisant plus qu’une poignée de films expérimentaux.

 

« S’il venait à savoir la vérité, j’en mourrais. Je suis blanche moi aussi. Je veux avoir ma chance dans la vie. Je ne veux pas avoir à m’effacer devant les gens dans un ascenseur ou dans un bus. Ou m’excuser parce que ma mère est noire. »

 

Avec « Mirage de la vie », Douglas Sirk délaisse les drames romantiques qui ont fait sa renommée pour signer une grande fresque à portée plus générale sur l’Amérique des années 50. Une grande saga sociale, à la fois féminine et féministe. Tout commence sur les plages populaires de Coney Island, où le hasard fait se rencontrer deux mères célibataires: la première, une apprentie comédienne blanche, court le cachet tandis que la seconde, noire et sans abri, cherche désespérément une place de personnel de maison. Désœuvrées toutes les deux, elles finiront par s’en sortir grâce à leur complémentarité et à leur solidarité. Mais cette ascension sociale se heurtera aux normes sociales de l’époque : Lora deviendra une riche et célèbre comédienne tandis qu’Annie demeurera dans l’ombre de la cuisine. Mais au fond, le cinéaste ne s’intéresse pas tant à la success-story de Lora en elle-même : celle-ci lui sert de base pour dénoncer le racisme profond qui hante alors la société américaine : en dépit de la générosité de Lora, Annie restera davantage sa boniche plus que son amie (les deux références à « Autant en emporte le vent » sont d’ailleurs placées très judicieusement). Mais pire encore, sa propre fille, métisse à la couleur presque blanche, ira jusqu’à renier publiquement sa mère par honte et par peur de devoir subir le sort réservé aux populations noires dans une société qui pratique encore largement la ségrégation. Contrairement à la production cinématographique de l’époque, Sirk ose ici aborder cette problématique sensible de façon frontale, avec des personnages ancrés dans une certaine réalité. Ainsi, certaines scènes, comme celle où Annie vient faire ses adieux à sa fille exilée en Californie où elle croit échapper à son destin, atteint ainsi des sommets d’émotion. A la bonté de la brave Annie, Sirk oppose l’égoïsme de la belle Lora, qui au final, se rendra compte qu’elle aura sacrifié dans sa course au succès sa vie sentimentale et sa relation avec sa fille. Une réussite en forme de miroir aux alouettes au final guère plus enviable. Car comme le rappelle la chanson qui ouvre le film, « une vie sans amour n’est qu’une imitation de la vie ». Après s’être attaqué de façon plus ou moins explicite au puritanisme (« Tout ce que le ciel permet »), à la cupidité et à l’argent (« Qui donc a vu ma belle ? », « Ecrit sur du vent ») ou encore aux institutions que sont le couple, le mariage et la famille (« All I desire », « Demain est un autre jour »), « Mirage de la vie » achève la déconstruction du mythe américain en dénonçant son mal finalement le plus profond. Douglas Sirk signe là l’ultime chef d’œuvre d’une filmographie plus subtile qu’on ne le croit et qu’il convient de réévaluer absolument.

 

 

****

 

Le blu-ray : Présenté en version restaurée et remastérisée en HD, le film est proposé en version originale américaine ainsi qu’en version française. Des sous-titres optionnels français sont également proposés. Côté bonus, une galerie de photos ainsi qu’une présentation du film par Jean-Pierre Dionnet (18 min.) viennent compléter cette édition.

 

Edité par Elephant Films, « Mirage de la vie » est disponible en dvd ainsi qu’en combo blu-ray+dvd depuis le 3 mai 2016.

 

« Le signe du païen », « Tout ce que le ciel permet » et « Ecrit sur du vent », tous du même réalisateur, sortent simultanément dans la même collection.

 

La page Facebook de Elephant Films est ici.

 

 

Commenter cet article

Archives

À propos

Le blog sans prétention d'un cinéphile atteint de cinéphagie, qui rend compte autant que possible des films qu'il a vu!