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10 Jul

Bons baisers de Bruges

Publié par platinoch  - Catégories :  #Films noirs-Policiers-Thrillers

« Cette ville est vraiment un trou : même les nains se droguent pour oublier »

Après un contrat qui a mal tourné à Londres, deux tueurs à gages reçoivent l'ordre d'aller se faire oublier quelque temps à Bruges. Ray est rongé par son échec et déteste la ville, ses canaux, ses rues pavées et ses touristes. Ken, tout en gardant un oeil paternaliste sur son jeune collègue, se laisse gagner par le calme et la beauté de la cité. Alors qu'ils attendent désespérément l'appel de leur employeur, leur séjour forcé les conduit à faire d'étranges rencontres avec des habitants, des touristes, un acteur américain nain tournant un film d'art et essai européen, des prostituées et une jeune femme qui pourrait bien cacher quelques secrets aussi sombres que les leurs... Quand le patron finit par appeler et demande à l'un des tueurs d'abattre l'autre, les vacances se transforment en une course-poursuite surréaliste dans les rues de la ville...

« Je suis content qu’on ai pu lui offrir de voir Bruges avant qu’il ne meure. Si c’était moi, je sais que j’aimerai revoir Bruges avant de mourir »

Malgré une campagne de promotion assez catastrophique (il n’y a qu’à voir l’accroche du film sur l’affiche : « La Belgique : ses moules, ses frites et ses tueurs à gages »), ce « Bons baisers de Bruges » était porté par une excellente critique qui nous promettait une sorte d’ovni électrique, potentiellement appelé à devenir culte. Une sorte de coup de maître pour le réalisateur Martin McDonagh qui, auréolé d’un oscar pour son court métrage « Six shooter » en 2006, réalise ici son premier long. Un premier long au casting hétéroclite, dont l’idée lui sera venu quelques mois plus tôt lors d’un séjour dans la « Venise du nord ». Pour la petite histoire, si le film est censé se passer à l’époque de Noël, le tournage pour sa part a eu lieu à partir de février 2007, et aura nécessité que la municipalité de Bruges conserve ses décorations jusqu’en mars. Une note explicative à même été envoyé à tous les administrés de la ville !

« Je sais que je suis éveillé mais j’ai l’impression d’être dans un rêve »

Les tueurs à gages ont aussi des états d’âme : qu’on se le dise, le sujet semble assez en vogue ces dernières années, qu’il soit traité sur le mode du film noir (« Léon », « La mémoire du tueur »), ou de la comédie (« Mon voisin le tueur », « You kill me », « Kiss kiss bang bang »). Rien de très original à priori donc. Sauf que McDonagh a ici l’intelligence de mêler habilement les deux genres dans un seul et même film. Jouant d’entrée sur le décalage entre l’image de la ville touristique et culturelle peu réputée pour son ambiance festive et celle des tueurs à priori assez frustres et aussi à l’aise dans cette ville musée que deux éléphants dans un magasin de porcelaine, le réalisateur va construire son récit telle un drame de théâtre shakespearien en trois actes. Trois actes qui lui permettront une géniale évolution des genres, du plus léger au plus sombre. Une ascension crescendo qui voit le réalisateur passer successivement d’une introduction légère et humoristique à une présentation émouvante du drame – qui prend une dimension christique – et des états d’âme qui rongent nos personnages, avant enfin de les plonger dans un final forcément noir et électrique. Cette montée en puissance est gérée très intelligemment par le réalisateur qui impose à la fois une écriture redoutablement fine et intelligente, et une maîtrise totale de son scénario qui ne souffre d’aucun gras. Ainsi, McDonagh étale ses talents d’auteur tout d’abord dans sa manière de dessiner ses personnages : parfaitement creusés, se jouant des stéréotypes et sans jamais sombrer dans un quelconque manichéisme, il parvient à nous les rendre à la fois audieux, attachants et émouvants, et à nous faire croire à leur relation d’amitié et de filiation. De même, il réalise ici un scénario parfaitement cohérent, bourré de retournements et d’incertitudes, qui tient parvient à faire naître une tension qui grandit jusqu’au final étourdissant. Et le tout sur une tonalité plutôt décomplexée et moderne, mélange d’humour british (l’improbable dialogue à propos de la ville de « conte de fées », ou à propos des « alcôves ») décalé, souvent politiquement incorrect (on ose surpasser certains tabous et se moquer en vrac des « minorités intouchables » tels les nains ou les gros), qui vient masquer ici un désespoir profond et un drame infini. Enfin, force est de constater que McDonagh s’impose ici comme un dialoguiste génial, capable d’enchaîner des répliques absurdes et vachardes qui font mouche à tour de bras.

« C’est peut-être ça l’enfer : être coincé pour l’éternité à Bruges »

 

Aussi, si on rit beaucoup durant ce « Bons baisers de Bruges », le réalisateur parvient à ménager quelques scènes beaucoup plus émouvantes qui réussissent à nous toucher sincèrement. On est ainsi forcément sensible à la détresse suicidaire de Ray, à ses états d’âme et aux larmes qu’il verse en repensant à sa bavure. Une scène tout aussi émouvante que celle du sacrifice de Ken, d’une beauté formelle et d’une sensibilité incroyable. Il faut dire que la réalisation de McDonagh est tout aussi irréprochable que son scénario. Le choix d’une photographie assez sombre et froide rappelle forcément les clairs obscurs des peintures flamandes et instaure un climat d’entrée pesant et impersonnel. Il fait de même avec sa manière de filmer la ville de Bruges, la mettant à la fois en valeur tout en lui donnant cet aspect si austère. Enfin, la musique, à la fois très présente et très discrète, rajoute une indicible tension au récit. Pour couronner le tout, le réalisateur bénéficie de comédiens en état de grâce, à commencer par un Colin Farrell incroyable de sensibilité, qui apporte beaucoup d’humanité à son personnage de tueur un peu chien fou. La performance de ce dernier est parfaitement complétée par un extraordinaire Brendan Gleeson, qui tout en sobriété impose son charisme et sa sensibilité à son personnage. Enfin, pour compléter le trio, on notera une nouvelle grande performance de Ralph Fiennes, qui apporte beaucoup de subtilité et de nuances à un personnage qui était pourtant sur le papier le plus stéréotypé. A noter également la bonne performance de Jordan Prentice, qui se montre notamment excellent dans une scène totalement barrée où il prédit une guerre entre blancs et noirs. Au final, avec ce « Bons baisers de Bruges », McDonagh réalise contre toute attente un petit bijou, à la fois décapant, décalé et brillant. Mêlant savamment humour et film noir, son premier long s’impose déjà comme une référence du genre, sorte d’ovni dans une production largement standardisé. Et si ce « Bons baisers de Bruges » était la bonne surprise de l’année ?

  



Commenter cet article

Bob Morane 10/07/2008 15:16

Excellentissime ! LE film de l'année incontestablment ! Une mise en scène léchée et maitrisée, une image magnifique, des acteurs à la hauteur de roles difficiles et un scénario extraordinaire. Ta critique est à la hauteur du film : très inspirée. Que de phrase culte en devenir. Et c'est vrai que Bruges est jolie, mais triste et froide.

Stoni 10/07/2008 13:56

Tout est dit, et bien dit. Et c'est totalement mérité pour un film qui redonne foi dans la créativité des scénaristes. L'ensemble très diversifié, et donc risqué, est remarquable surtout de la part d'un cinéaste inexpérimenté qui aurait pu se vautrer dans toutes le slargeurs. C'est peut-être un grand nom qui vient de naître. Faudra le suivre.
Et nul doute que "In Bruges" sera dans mon Top 10 2008

collyre 10/07/2008 13:18

Pour moi c'est la bonne surprise de l'année.
Je suis 100% d'accord avec ta critique, ce film est un petit bijou auquel il ne manque pas grand chose pour devenir culte.
Content qu'il fasse l'unanimité sur tous les blogs de qualité!!!!

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Le blog sans prétention d'un cinéphile atteint de cinéphagie, qui rend compte autant que possible des films qu'il a vu!