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03 Nov

Rue cases-nègres

Publié par platinoch

A l’occasion de la troisième édition de l’opération Dvdtrafic, lancée à l’initiative de Cinétrafic, il m’a été donné l’occasion de découvrir et de critiquer le dvd de la « Rue Cases-nègres » d’Euzhan Palcy.

« La loi leur interdit de nous fouetter mais ne les oblige pas à nous payer comme il faut »

À six mille kilomètres de la métropole qui prépare l’Exposition coloniale de 1931, la Martinique vit à l’heure des vacances d’été. Au milieu de la plantation, la rue Cases-Nègres : deux rangées de cases de bois désertées par les adultes partis travailler dans la canne à sucre sous le contrôle des économes et des commandeurs.

Parmi les enfants qui passent leur été à s’amuser se trouve José, onze ans, orphelin élevé avec fermeté et amour par M’an Tine, sa grand-mère. Bientôt, la vie séparera les enfants, au gré de leurs succès ou de leurs échecs scolaires…

« Misérable ! Tu voudrais que je t’envoie à la canne comme tous ces nègres sans honneur ? »

Même s’il n’est pas le plus connu des auteurs de la créolité, Joseph Zobel (1915-2006) a signé avec « La rue cases-nègres », œuvre autobiographique publiée au début des années 50, l’un des romans les plus populaires et les plus importants de la littérature antillaise du vingtième siècle. En contant le quotidien et la condition des antillais dans les champs de canne au début des années 30, le roman dénonçait surtout le racisme de la France coloniale (voir ici). Ce qui valut au roman d’être un temps interdit.  Mais c’est surtout grâce au cinéma que ce récit sera plus largement popularisé. Grâce notamment à la pugnacité d’une jeune réalisatrice antillaise complètement novice, Euzhan Palcy (qui réalisera quelques années plus tard « Une saison blanche et sèche » interprété par Marlon Brando), qui parviendra à en réaliser une adaptation pour le cinéma, malgré les réticences et la frilosité des producteurs. Une persévérance qui s’est avérée payante puisque le film a été l’un des succès de l’année 1983. Et outre son million et demi d’entrées au box-office, on retiendra surtout le Lion d’argent obtenu à la Mostra de Venise doublé de la Coupe Volpi de la meilleure actrice pour Darling Legitimus. Sans oublier le César de la meilleure première œuvre.

« L’instruction est la clé qui ouvre la deuxième porte de notre liberté ! »

A l’instar du roman de Zobel, le film de Palcy  traite moins de l'enfance qu'il ne témoigne d'une époque pas si lointaine où les Antilles françaises se trouvaient encore sous administration coloniale, et où la condition des noirs était largement précaire pour ne pas dire misérableCertes, le film est avant tout consacré à l’histoire de José et de sa dévouée grand-mère, prête à tous les sacrifices pour que son petit-fils puisse étudier et ainsi échapper à un destin de misère dans les champs de canne qui semble lui tendre les bras. Une « histoire d’amour sans je t’aime », forcément très émouvante, et toujours très digne, même quand la réalisatrice nous montre la réalité miséreuse de la rue cases-nègres. Pour autant, le film ne serait pas aussi fort sans le souci constant de la réalisatrice de vouloir le tirer vers une réflexion plus profonde, plus universelle, sur le racisme et sur ses conséquences sur la société antillaise. Ainsi, même si le récit se passe dans les 30’s et que l’esclavage a déjà été officiellement aboli depuis de nombreuses décennies, Euzhan Palcy nous montre à quel point les mentalités n’ont pas évolué. Certes, les noirs n’ont plus de chaines au pied et ne se font plus fouetter. Mais ils sont toujours méprisés par les blancs qui les exploitent allègrement dans leurs plantations, les maintenant par là même dans une précarité extrême. Mais pire encore, ce racisme qui perdure depuis l’arrivée des blancs prend parfois des formes plus insidieuses et perverses. A l’image de cet exploitant béké qui aime sa compagne noire et son fils métisse mais qui refuse de les reconnaitre officiellement pour maintenir la tradition familiale. Quitte à les faire retourner à la rue après son décès. Même chose avec cette ouvreuse de cinéma, noire de sa personne, qui en vient elle aussi à mépriser les noirs en se rêvant plus proche des blancs. Un constat aussi amer que brutal qui ne débouche cependant jamais sur une quelconque note misérabiliste ni sur aucun déterminisme. Chacun peut donc espérer s’en sortir. Grâce à l’amour d’une part, mais aussi à l’éducation, seule véritable clé de la liberté. Un beau message toujours d’actualité.

  

Le dvd : Cette nouvelle édition dvd, très soignée, propose le film dans un nouveau master restauré. La qualité image est superbe. Seul petit bémol, la bande sonore est par moment un peu étouffée, ce qui aurait mérité davantage de scènes sous-titrées. Côté bonus, le dvd est très riche. Outre la bande-annonce et une importante galerie de photos, nous est proposé un premier reportage, « L’amour sans je t’aime », dans lequel la réalisatrice revient durant une trentaine de minute sur la genèse du livre, l’histoire de l’auteur Joseph Zobel, ainsi que sur la genèse du film et le soutien de Aimé Césaire et surtout de François Truffaut. Un second reportage, « Euzhan Palcy au Trianon », montre un échange entre la réalisatrice et une classe de collégiens suite à la projection du film, à la suite duquel elle évoque notamment sa carrière et la situation des femmes réalisatrices. Cette très belle édition dvd est accompagnée d’un livret reprenant le carnet de bord jusqu’ici inédit tenu par l’auteur Joseph Zobel durant l’aventure de la Mostra de Venise 1983 de laquelle le film repartit primé du Lion d’Argent.



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Fritzlangueur 06/11/2010 13:36

Merci "d'eshumer" ce beau film qui en son temps a rencontré un beau succès mais est totalement oublié depuis. tout comme sa réalisatrice Euzhan Palcy d'ailleurs...

Bob Morane 03/11/2010 10:10

Très belle critique qui donne envie de voir le film.

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Le blog sans prétention d'un cinéphile atteint de cinéphagie, qui rend compte autant que possible des films qu'il a vu!