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04 Oct

Elmer Gantry, le charlatan

Publié par platinoch  - Catégories :  #Films Politiques-Historiques

« L’amour est l’étoile du matin et l’étoile du soir. Et qu’est-ce que l’amour ? Ce n’est pas l’amour charnel mais l’amour divin »

 

Swashbuckler FilmsEtats-Unis, années 20. Elmer Gantry est représentant de commerce. Il sillonne le pays avec ses valises de marchandises, allant de chambres d’hôtels miteuses en démarchages de commerçants dans l’espoir de faire fortune. Son bagout, son goût pour les plaisirs de la vie (femmes, tabac, alcool…), et ses talents d’orateur hérités de son passage au séminaire mêlé à sa grande connaissance d’histoires salaces, en fond un homme charismatique, escroc sans scrupules et personnage peu recommandable. Dans cet ouest encore sauvage et enclavé, mais en voie de modernisation, il fait la rencontre d’une troupe de bateleurs religieux menée par Sœur Sharon Falconer. Adulée pour sa façon sincère et passionnée de transmettre la bonne parole et de reconduire les foules sur les chemins de l’église, Sœur Sharon et son équipe organisent leurs déplacement à la manière d’un commerce tout à fait lucratif. Par opportunisme, Gantry va se proposer de mettre ses talents d’orateur et de vendeur à leur service. Jusqu’à ce que naissent en lui des sentiments pour Sœur Sharon. Mais les évènements vont peu à peu prendre une tournure différentes lorsque la presse locale s’interroge sur les réelles motivations de la troupe et lorsque des fantômes du passé trouble de Gantry refont surface pour mieux le faire chanter et tomber…

 

« Comment je sais que Dieu existe ? Je le sais pour avoir vu le Diable bien des fois »

 

Burt Lancaster. Swashbuckler FilmsLe cinéma de Richard Brooks aura marqué une certaine époque du cinéma Hollywoodien. Dans une production générale trop marquée par des propos souvent trop lisses et puritains, Brooks aura souvent, derrière des mises en scènes des plus classiques, développé des sujets très critiques à l’encontre de la société américaine. Des films comme « Cas de conscience » (1950), « Bas les masques » (1952), ou « Graine de violence » (1955) ont à ce titre marqué une époque et assis la réputation anticonformiste du réalisateur. Mais plus que tout, on doit à ce réalisateur les succès « De sang froid », l’adaptation du best-seller de Truman Capote réalisé en 1967, et surtout « La chatte sur un toit brûlant » en 1958. Chronologiquement, c’est d’ailleurs juste après le succès de ce dernier film que Brooks s’attellera au fastidieux projet « Elmer Gantry », adaptation du roman de Sinclair Lewis, qui avait fait scandale lors de sa publication en 1927. A noter enfin que ce film aura été l’œuvre la plus reconnue et récompensée de Brooks puisque le film aura récolté trois statuettes lors des Oscars de 1960 : meilleur acteur pour Burt Lancaster (le seul Oscar de sa carrière), meilleure actrice dans un second rôle pour Shirley Jones, et meilleur scénario pour Brooks, dont ce sera le seul Oscar personnel de sa carrière.

 

« Montrez-moi comment vous êtes généreux. Car vous n’êtes pas sans savoir que Dieu sait créer le lait mais ne sait pas créer l’argent »

 

Burt Lancaster. Swashbuckler FilmsŒuvre dense et complexe, « Elmer Gantry » s’attaque de front à la question de la religion et plus particulièrement aux méthodes mercantiles de celle-ci. Tourné dans une Amérique de début de 20ème siècle à cheval entre traditions du passé et progrès des temps modernes, le film met en scène un vendeur décomplexé et baratineur qui rejoint et de met au service d’une troupe de prêcheurs ambulants. Personnalité complexe, Gantry est à la fois croyant (il a été renvoyé de l’école des prêtres), pêcheur, et amoureux de la prêcheuse Sharon. De cette histoire particulière, Brooks en vient a réaliser une critique plus générale de l’Amérique, où la religion domine non sans hypocrisie la société. Elle prend ici des tournures de spectacles, de show, où se produisent des prêcheurs tantôt clownesques (comme Gantry), tantôt illuminés par la conviction en leurs propres mensonges (sœur Sharon). Les représentations sont organisés de la même manière que des spectacles ambulants, avec des équipes, du matériel, toute une logistique, et de juteux contrats qui sont négociés et signés avant chaque déplacement dans une nouvelle ville. De cette manière les autorités religieuses locales espèrent avoir en retour à leur investissement un regain d’intérêt des habitants pour la religion. Mais plus que tout, « Elmer Gantry le charlatan » dénonce également le poids de la religion dans la société américaine. Société hypocrite à la fois puritaine et tolérant dans ses villes bordels, salles de jeux clandestines et trafics d’alcool. Société qui serait prête à lyncher un journaliste agnostique mettant en doute les méthodes et les motivations de ces prêches spectacles et à suivre un prêcheur hypocrite et particulièrement peu recommandable. Société versatile qui change de camp avec violence au gré des révélations sur le passé et les actes des uns et des autres. Société dangereuse parce que guidée par l’irrationnel plus que par la raison.

 

« Etes-vous trop fier pour vous agenouiller ? Vous ne croyez peut-être pas en Dieu, mais Dieu lui croit en vous »

 

Swashbuckler FilmsMais il serait réducteur de limiter cet « Elmer Gantry » uniquement à cette critique sociale. Car ce film est aussi le portrait d’un héros hors normes, Elmer Gantry, personnage gouailleur et manipulateur, haut en couleur, de sa fulgurante ascension à son irrémédiable chute. Prédicateur opportuniste, orateur de talent, Elmer Gantry est un personnage fort en gueule, qui se découvre ici un pouvoir grisant sur la foule, un pouvoir de manipulation, et qui n’arrive pas au final à convaincre la femme qu’il aime de le suivre. On pourra toujours reprocher un certain conformisme dans la mise en scène très linéaire de Brooks. Néanmoins, un sujet aussi complexe et une telle densité de thèmes dans un même film nécessitait un moyen narratif simple permettant d’optimiser la clarté de l’histoire. Et c’est là où le scénario sans failles et d’une grande fluidité de Brooks se révèle impeccable. Dialogues percutants et d’une grande intelligence, mise en scène et montage dynamique, Brooks livre ici une grande réalisation, à laquelle on ne pourra peut-être que reprocher quelques petits problèmes de rythme qui se ressentent notamment en raison de la trop longue durée du film (2h30 tout de même !). Il brille aussi par son impressionnante direction d’acteurs, en tête desquels on trouve un Burt Lancaster au mieux de sa forme, ne faisant qu’un avec son personnage. Sourire carnassier, yeux bleu acier, gouailleur et gentiment canaille, il ne joue pas Elmer Gantry, il est Elmer Gantry ! Face à lui, Arthur Kennedy, en journaliste lucide, livre une prestation d’une belle gravité contenue. Du trio, c’est Jean Simmons (l’épouse du réalisateur) qui déçoit le plus dans son interprétation sans saveur de prédicatrice. A noter enfin la jolie prestation de Shirley Jones, lauréate méritée pour l’occasion de l’Oscar du meilleur second rôle féminin..

 

« - Pourquoi certains ne trouvent dans la Bible que de la haine ?

   - Le peuple n’aime pas les Dieux trop humains »

 

Burt Lancaster et Jean Simmons. Swashbuckler FilmsFilm complexe et critique, « Elmer Gantry » a marqué son temps par le côté scandaleux de son propos. Attaque frontale contre les dérives mercantiles des religions et leurs mises en scène spectacles, Brooks s’offre ici son film rebelle, irréprochable grâce à un scénario subtil et très bien écrit, et grâce à une interprétation habitée de Burt Lancaster. On ne pourra que constater – avec une certaine inquiétude – que le phénomène dénoncé par le livre de Lewis en 1927, et par le film de Brooks en 1960, soit toujours autant d’actualité en 2007, puisque la religion en général ne s’est jamais si bien porté aux USA, et les télé évangélistes n’ont jamais été aussi nombreux, riches et influents. Une impression dangereusement renforcée avec les évènements de ces dernières années (11 septembre, guerres « justes » en Afghanistan et en Irak. Un film rebelle et visionnaire, à voir, forcément !



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Fritzlangueur 11/10/2007 09:39

Alors là je dis merci ! Cette mise en lumière du film est essentielle (pour ceux qui croient que le cinéma est né au XXIè siècle lol). De plus ce n'est pas n'importe quel film car il est savoureusement intelligent et toujours aussi pointu malgré son âge. Mais bon en même temps avec un Richard brooks aux commandes...

Bob Morane 04/10/2007 18:31

Oui, toujours d'actualité, et pour toutes les religions à travers le monde, manipulant, massacrant, terrorisant des milliards d'hommes, de femmes et d'enfants, soumis à leurs dictatures barbares et sanglantes dirigées par des Elmer Gantry. Le paradis sur Terre sera le jour ou il n'y aura plus de religion.... on en est loin, hélas !

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Le blog sans prétention d'un cinéphile atteint de cinéphagie, qui rend compte autant que possible des films qu'il a vu!