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08 Mar

L'affaire Cicéron

Publié par platinoch  - Catégories :  #Films noirs-Policiers-Thrillers

« Le destin vous a serré la main ce soir. Ne la lâchez pas. »

 

Ankara, 1944. Alors que la seconde guerre mondiale fait rage aux quatre coins du monde et que son issue semble encore incertaine pour les deux camps, la capitale de la toute jeune et neutre Turquie est le lieu d’un incessant et intense ballet diplomatique, et un repère d’espions. Une nuit, un homme mystérieux vient proposer des documents secrets britanniques de la plus haute importance stratégique aux allemands moyennant finances. N’arrivant pas à percer son identité, les allemands lui donnent un nom de code : Cicéron. Pourtant, ce dernier n’est autre que Diello, le serviable et très professionnel serveur personnel de l’Ambassadeur de Grande-Bretagne. Afin de l’aider à préserver son anonymat et à cacher sa fortune liée à ses activités clandestines, il se met en affaires avec la comtesse polonaise Staviska, ruinée, pour qui il a travaillé comme gouvernant quelques années plus tôt. Mais dans ce contexte de guerre, il ne faut faire confiance à personne, et très vite, les rumeurs et les intrigues se multiplient…

 

« Cicéron ? Intelligent, éloquent, et terriblement insatisfait. Je dirais que ça me convient bien ! »

 

Œuvre de fiction, « L’affaire Cicéron » s’inspire pourtant de faits réels, en l’occurrence de l’une des histoires d’espionnage les plus connues et les plus improbables de toute la seconde guerre mondiale. Le film s’appuie d’ailleurs sur le livre du véritable espion, Elyesa Bazna, intitulé « I was Cicero ». Une histoire légèrement retouchée, notamment par la création du personnage de la comtesse, voulu par les scénaristes pour donner un caractère plus romanesque au récit. Originalement confié au réalisateur Henry Hathaway, le film reviendra finalement à Joseph L. Mankiewicz, qui, passionné par cette histoire, aura fait le forcing auprès du producteur Darryl F. Zanuck pour obtenir la réalisation de ce film. Unique incursion dans le genre du film d’espionnage pour le très éclectique Mankiewicz, « L’affaire Cicéron » donnera surtout au réalisateur américain l’occasion de réaliser son seul grand film européen, tourné entièrement en Turquie et avec des comédiens issus du Vieux Continent. Le film sera nommé deux fois aux Oscars de 1953, dans les catégories meilleur réalisateur et meilleur scénario.

 

« Je vous connais : vous ne vous intéressez à la source de votre argent que lorsqu’elle se tarit. Quant à votre orgueil, je sais qu’il vous empêchera d’avouer à quiconque que votre argent provient d’un domestique »

 

Film d’espionnage dans la plus pure tradition des années 40 et de Hitchcock (« Correspondant 17 » en 1940, « Les enchaînés » en 1946), « L’affaire Cicéron » surprend par la qualité et la maîtrise de son intrigue et par la pertinence de son propos. Tout d’abord, il y a cette grande histoire d’espionnage parfaitement maîtrisée. Mankiewicz peint à merveille l’ambiance des milieux diplomatiques dans ces zones aussi importantes et particulières que sont les capitales de pays neutres durant une guerre mondiale, où co-existent, sans contacts directes mais en chiens de faïence, les représentants des belligérants (ambiance qui rappelle un peu celle de « Casablanca » de Curtiz). Une description passionnante, peuplée de grands esprits, de paumés, et gens prêts à tout pour refaire leur vie, et parfois même agrémentée d’anecdotes savoureuses (les réceptions officielles sont coupées en deux parties égales afin que les pays de l’Axe puis les Alliés puissent y participer sans se croiser). Dans ce contexte, cette improbable et hallucinante histoire d’espionnage et de trahison, pourtant véridique, est particulièrement bien menée, sans temps mort, et dans un climat de plus en plus étouffant, au fur et à mesure que l’étau se ressert sur le traître. Mais là encore, non content de réussir son film d’espionnage en agrémentant son récit d’éléments forcément romanesques (le personnage de la comtesse, qu’on imagine forcément un peu comme une sorte d’aventurière par la force des choses, le jeu de séduction auquel elle se livre sur Diello), Mankiewicz a le génie pour donner une dimension supplémentaire à son histoire, en l’occurrence en lui donnant une dimension sociale. Car derrière ce jeu de trahisons et cette partie de poker menteur, il y a un autre combat, dont les enjeux sont bien autres que les plans secrets du débarquement ou des prochains bombardements anglais. En vendant ces documents, Diello ne cherche pas à faire triompher une idéologie plus qu’une autre, mais bel et bien à se sortir de sa condition de valet pour devenir le gentleman qu’il a toujours espéré devenir. Et au passage, il espère également obtenir les faveurs de la comtesse, objet de fantasme lorsqu’il travaillait pour elle, et désormais symbole de son accession à un rang social supérieur. Dans cette partie de bluff, la possession de ces documents lui permet également de se mettre en position de force, de celui qui donne les ordres à des gens d’un niveau de ceux qu’il sert habituellement. C’est aussi pour lui l’occasion de se montrer plus malin que les grosses huiles. Cette grande partie d’échecs où tout le monde manipule tout le monde prend de ce fait une saveur particulière, donnant au personnage central de Diello une humanité qui le rend attachant malgré la gravité des actes qu’il commet. Loin de tout manichéisme des les films actuels s’achèvant sur le Bien triomphant et la punition des traîtres, Mankiewicz nous livre de plus une fin exemplaire et intelligente, sur un statu quo où personne ne triomphe réellement. Une fin qui aujourd'hui peut être éclairée d'une lumière nouvelle après avoir vu le récent "Les faussaires" (Ruzowitsky - Oscar du meilleur film étranger cette année)

 

« - Venez avec nous au Consulat d’Allemagne, vous y serez en sécurité.

   - Ne me tentez pas. Tellement de gens y entrent mais n’en ressortent jamais. Je me demande quels délices les y retient »

 

Sur la forme, il n’y a rien à redire sur la mise en scène de Mankiewicz, une nouvelle fois parfaite. Mêlant formidablement suspens, espionnage, et esprit romanesque, son scénario, n’oublie pas non plus de distiller quelques pointes d’humour pour le plus grand bénéfice du film. Fidèle à son style, Mankiewicz privilégie une fois les dialogues, les monologues, et la relation psychologique entre les personnages que l’action à proprement parlée. Pour autant, et comme à chaque fois, ce parti pris donne au film un rythme particulier, un peu plus lent que pour les autres films du genre, mais renforçant la sensation d’angoisse et de cynisme. Sa direction d’acteur est une nouvelle fois prodigieuse, avec en tête l’excellent James Mason. Tout en intelligence, en froideur, en distance et en cynisme, l’acteur anglais excelle et habite totalement son personnage. Face à lui, la géniale Danielle Darrieux brille en fausse ingénue intéressée et beaucoup plus maline et manipulatrice qu’on peut le croire. Autour d’eux, Michael Rennie, Walter Hampden, et Oskar Karlwheis sont également très bons. Un authentique chef d’œuvre supplémentaire dans la filmographie déjà riche de grands films de Mankiewicz, qui impose une nouvelle fois ici son intelligence, son talent, et sa tonalité résolument moderne.   



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Bob Morane 10/03/2008 20:46

Très belle critique d'un vieux film que j'ai vu il y a très longtemps et qui m'est resté gravé dans mes sens, tant ce film est une référence en la matière. C'est sympa de traiter de temps à autres ce qui donne l'amour du cinéma. Merci.

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Le blog sans prétention d'un cinéphile atteint de cinéphagie, qui rend compte autant que possible des films qu'il a vu!