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23 Oct

L'aventure de Mme Muir

Publié par platinoch  - Catégories :  #Drames

« - je sais que vous êtes là et que vous essayez de me faire peur

   - Essayer ? J’avais à peine commencé. Mais je dois reconnaître que contrairement à vous, les autres auraient déjà filé »

 

Londres, début du 20ème siècle. Lucy Muir est une jeune et jolie veuve. Un an après le décès de son époux, elle décide de quitter sa belle-famille pour s’installer avec sa fille dans une maison sur la côte. Avec une rente limitée, elle n’a qu’un choix de maison restreint, cependant elle jète son dévolu sur un charmant cottage que tout le monde dit hantée par son ancien occupant, le Capitaine Clegg. Peu après son installation, ce dernier ne tarde pas à apparaître un soir à Lucy. Cette dernière, peu effrayée, va se montrer plutôt tendre et compréhensive face au fantôme du Capitaine, plutôt rustre et bourru. Au fil des jours, ils vont tisser les liens d’une relation troublante, teintée autant d’amitié que d’amour. Pour résoudre ses problèmes d’argent et afin de la voir rester dans sa maison, le Capitaine propose à Lucy de lui dicter ses mémoires de marin et de faire éditer le livre. Mais alors qu’elle porte le manuscrit chez un éditeur, elle fait la rencontre de Miles Farley, écrivain aux manières de gentleman qui lui fait une cour assidue. Une cour qui s’avère rapidement payante, puisque Lucy semble céder au charme de l’écrivain, délaissant peu à peu le Capitaine, qui semble par la force des choses s’effacer de plus en plus. Et si celui-ci n’avait été qu’un rêve ?

 

« Je suis réel parce que vous le croyez, et je le serais tant que vous continuerez à y croire »

 

Pour avoir commenté plusieurs de ses films sur ce blog, je ne m’étendrais pas davantage sur la présentation de cet immense réalisateur qu’était Joseph L. Mankiewicz. Scénariste et dialoguiste de génie, producteur talentueux, l’homme jouit déjà d’une certaine reconnaissance à Hollywood avant de passer derrière la caméra. Un passage accéléré par l’opportunité qui lui est présentée de remplacer le grand Lubitsch, malade, sur le tournage du « Château du dragon » (1946). Réalisé en 1947, « L’aventure de Mme Muir » est sa quatrième réalisation, mais aussi son premier vrai succès à la fois critique et public. C’est l’occasion pour lui de poser les jalons d’un style qui sera le sien, marqué par l’importance des dialogues, toujours parfaitement ciselés, la présence originale de monologues, et un gros travail sur la temporalité (l’homme deviendra un des spécialistes du flash-back). Des caractéristiques qui n’auront de cesse de marquer une œuvre jalonnée de chef d’œuvre tels que « Chaînes conjugales » (1949), « Eve » (1950), « La comtesse aux pieds nus » (1954), « Soudain l’été dernier » (1958), ou encore « Le reptile » (1970). A noter qu’étonnement, Mankiewicz n’est pas scénariste de ce film. C’est Philip Dunne (qui a par ailleurs signé l’adaptation de « Qu’elle était verte ma vallée » de Ford en 1946, réalisateur par ailleurs de films mineurs) qui signe ce scénario.

 

« Vous auriez aimé le Cap Nord, les fjords au soleil de minuit. Les Barbades où le bleu de l’eau tourne au vert. Les Falkland où le vent du sud fait jaillir l’écume de la mer. Tant de choses, Lucia, que nous aurions pu découvrir ensemble. Je m’en vais. Dans quelques années vous ne vous souviendrez que d’un rêve et les rêves disparaissent toujours au réveil. »

 

Il est des chefs d’œuvre indémodables. « L’aventure de Mme Muir » fait incontestablement partie de ceux-là. Difficile à la base de classer le film dans une catégorie : n’étant véritablement ni une comédie romantique, ni un drame, ni un film fantastique, ce film aura de quoi déconcerter en apparence une large part des spectateurs. Pourtant, au-delà de l’atmosphère surannée si charmante, et du scénario si simple en apparence, Mankiewicz nous invite à un véritable petit bijou de légèreté et de poésie. En cela, il doit énormément au scénario de Philip Dunne, qui brille par son intelligence et sa délicatesse. Car contrairement aux comédies romantiques produites de nos jours et en quantités industrielles, « L’aventure de Mme Muir » ne verse jamais dans le sentimentalisme guimauve et facile, ni dans la mièvrerie synonyme de succès. Au contraire. Les sentiments des deux protagonistes l’un pour l’autre sont empreints d’une grande pureté et d’une grande pudeur (ils prendront toujours soin de ne rien se dire de compromettant, jouant sur les non-dits et les insinuations, ou attendant le sommeil de l’un pour parler sans être entendu), qui renforcent la charge émotionnelle de l’ensemble. La deuxième force majeure du scénario étant de brouiller les pistes entre rêve et réalité. Nous ne savons jamais qu’elle est la part de rêve dans la relation qu’entretien Mme Muir avec l’ancien habitant des lieux. Sentiment renforcé lorsque le Capitaine, après une déchirante déclaration durant le sommeil de Lucy, lui fait ses adieux, blessé de la voir s’éloigner vers un autre homme, pour ne plus jamais réapparaître. La suite ne fera que renforcer le romantisme profond de cette œuvre, où le prince charmant s’avère être un escroc cynique de la pire espèce, enfermant Lucy dans une méfiance et un désintérêt pour les hommes, ne pensant plus, jusqu’à la fin de sa vie, qu’à ce capitaine qu’elle croit finalement n’avoir que rêvé.

 

« - Vous n’êtes qu’un esprit

   -  Lui n’est qu’un corps »

 

A ce scénario fort d’un véritable romantisme et d’une atmosphère à la fois alternant onirisme et mélancolie, Mankiewicz ajoute une esthétique à la fois sobre et délicate. La grâce de ses mouvements de caméra et la sensualité qui se dégage de ses plans sont accentués par le magnifique noir et blanc de l’image, très léché, et jouant magnifiquement à alterner (comme l’humeur des personnages), les phases les plus lumineuses et celles plus intimes et mélancoliques de clairs obscurs. Il en va de même pour la musique très présente et précieuse de Bernard Hermann. Pour parachever la réussite totale de ce film, Mankiewicz peut également se vanter de sa direction d’acteurs. Les trois interprètes principaux sont fabuleux. Si George Sanders est très crédible en séducteur cynique, on retiendra surtout la belle prestation de Rex Harrison (qui joua plusieurs fois pour Mankiewicz, obtenant au passage l’Oscar pour « Cleopatre » (1960)), dont le charisme, le physique et la voix grave habitent parfaitement ce personnage de Capitaine, pouvant se montrer aussi bien rustre avec ses histoires de marin, que sensible, lors de ses adieux à Lucy. Objet de leurs convoitises, la magnifique et trop rare (et trop injustement oubliée également) Gene Tierney trouve ici son plus beau rôle.

 

« Comment te dire ? On peut se sentir très seule parmi les gens, même parmi ceux qu’on aime »

 

Grand classique s’il en est, « L’aventure de Mme Muir » demeure une des plus belles histoires d’amour contée au cinéma à ce jour. Reposant sur un duo de personnages devenus légendaires, il propose une histoire romantique et mélancolique où onirisme et désillusion se succèdent perpétuellement. Mis en scène avec sensualité et sobriété, interprété par des comédiens d’exception, ce grand classique aura depuis été une grande source d’inspiration pour les réalisateurs (« Les noces funèbres » de Tim Burton, par exemple), mais n’aura jamais été égalé. Des films comme « Ghost » (Zucker – 1990), « Sweet november » (O’Connor – 2001), ou encore « Entre deux rives » (Agresti – 2005), bien que s’en inspirant ouvertement, sont le parfaitement exemple de ce qu’il ne fallait pas faire sous peine d’être des anti-« Mme Muir ». Un grand classique, à voir absolument.

 

     

Pour les plus curieux ou les plus fans, je vous conseille d’aller faire un petit tour, sur le Blog de Fritz, qui propose un joli portrait de la comédienne Gene Tierney.



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Bob Morane 27/10/2007 20:28

VU ! et je partage tout à fait vos impressions. C'est juste un peu triste, mais super bein joué et bien amené. Beau film sur un thème universel qu'est l'amour avec un grand A. Merci Platinoch

Fritzlangueur 24/10/2007 12:12

Ce film est resté longtemps mineur dans l'esprit de la critique et du public. Sa sortie en DVD il y a quelques temps a permis de le réhabiliter et ce n'est que justice. C'est de loin le film qui m'a le plus impressionné enfant, et depuis je le revois toujours et régulièrement avec plaisir. Il est parfait.

bobomorane75 23/10/2007 12:28

Super trop bien vendu ! C'est adopter ! Va falloir impérativement que je le vois. Et je dirais ensuite ce que j'en aurais penser.

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Le blog sans prétention d'un cinéphile atteint de cinéphagie, qui rend compte autant que possible des films qu'il a vu!