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31 Jan

La ligne rouge

Publié par platinoch  - Catégories :  #Films de guerre

« Je me souviens de ma mère sur son lit de mort. Je lui avais demandé si elle avait peur. Elle a hoché la tête. J’espère pouvoir accueillir la mort comme elle l’a fait, avec le même calme. Parce que c’est là qu’elle se cache, cette immortalité que je n’avais pas vu »

 

La bataille de Guadalcanal fut une étape clé de la guerre du Pacifique. Marquée par des affrontements d’une violence sans précédent, elle opposa durant de longs mois Japonais et Américains au cœur d’un site paradisiaque, habité par de paisibles tribus mélanésiennes. Des vois s’entrecroisent pour tenter de dire l’horreur de la guerre, les confidences, les plaintes et les prières se mêlent.

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« Qui es-tu pour vivre sous des formes aussi diverses ? Cette mort que tu donnes de manière aussi inéluctable. Tu es aussi la source de tout ce qui doit naître. Tu es la gloire, la miséricorde, la paix, la vérité. Tu donnes aux âmes la sérénité, l’entendement, le courage, le bien-être du cœur »

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Cinéaste des plus talentueux et des plus rares, Terrence Malick n’aura réalisé que quatre films en l’espace de 32 ans, dont « La ballade sauvage » en 1974 et « Les moissons du ciel » en 1979. Vingt années se seront écoulées entre ce dernier, et « La ligne rouge », sorti en 1999. « La ligne rouge » est inspiré par le roman du même nom de James Jones (auteur qui a participé dans sa jeunesse aux campagnes américaines dans le Pacifique, et à qui l’on doit également le roman « Tant qu’il y aura des hommes »). Prenant pour cadre la bataille de Guadalcanal, dans les îles Salomon, Malick y réalise un grand film humaniste, non pas de guerre, mais sur la guerre. Projet considérable, casting énorme, la première version du film de Malick atteignait près de six heures de durée. Si les différentes étapes de montage ont réussi à réduire la durée à 2h40, cela aura été fatal à de nombreux acteurs de renom, dont les séquences ont été coupées. Exit donc Bill Pullman, Viggo Mortensen, Gary Oldman, Mickey Rourke, et Lukas Haas. Par ailleurs, pour des raisons logistiques, seules quelques scènes ont réellement été tournées à Guadalcanal, le reste du film ayant été tourné dans la jungle australienne. A noter que le film a été récompensé par l’Ours d’or du Festival de Berlin en 1999. Il a également été nommé sept fois aux Oscars cette même année (dont meilleur film et meilleur réalisateur), et en est reparti scandaleusement bredouille.

 

« La guerre ne fait pas les hommes plus barbares. Elle en fait des chiens. Elle empoisonne l’âme »

 

Réflexion philosophique, poétique et mystique sur l’absurdité de la guerre, « La ligne rouge » surprend par sa forme et son message, aux antipodes des autres films du genre sur la seconde guerre mondiale, comme « Windtalkers » (Woo – 2002), et surtout « Il faut sauver le soldat Ryan », le film de Spielberg sorti la même année, et lauréat de 5 Oscars. Bien sûr, « La ligne rouge » comporte quelques scènes de batailles très efficaces, mais l’intérêt du film se situe ailleurs. Car  Malick, dans une démarche pleinement humaniste, se défait des codes du genre pour imposer un message tout autre, sorte de réflexion ou de prière pacifiste sur la guerre, cet instant si particulier et extrême où le Paradis et l’Enfer se côtoient sur Terre, et qui fait ressortir dans le comportement des hommes aussi bien le meilleur (dévouement, courage) que le pire (barbarie, violence, peur). Il y voit l’expression dramatique de la faiblesse et de la bêtise humaine, se livrant à la pire barbarie guerrière et ravageant ainsi qui leur avait été laissé comme une possibilité de faire un paradis terrestre. Le contraste entre les scènes de guerre et les plans magnifiant la beauté du monde à l’état sauvage est saisissant, ramenant toujours l’homme à ce qu’il est, c’est à dire bien peu de chose par rapport à l’immensité et la complexité de ce qui l’entoure. De cette réflexion tantôt philosophique (notions de bien et de mal), tantôt métaphysique et mystique (le Paradis et l’Enfer, la Création), Malick nous propose une magnifique ode pacifiste et généreuse, refusant tout manichéisme, et replaçant toujours l’individu dans ce qu’il a de plus universel : la couleur du drapeau défendu ne fait pas d’un homme un gentil ou un méchant, un juste ou un injuste. Tous se retrouvent avec la même peur exposés à la même barbarie, et tous ont les mêmes aspirations de plénitude ou de bonheur, symbolisés pour certains par une vie chez les paisibles tribus mélanésiennes, en harmonie avec la majestueuse nature environnante, ou pour d’autres par le désir de retrouver ceux qu’ils aiment, en l’occurrence pour le soldat Bell, son épouse.

 

« On était une famille. Il a fallu se déchirer, se défaire. Chacun faisant de l’ombre à l’autre. Comment a-t-on perdu ce bien qu’on avait reçu ? Comment a-t-on pu le laisser s’éparpiller ? Qu’est-ce qui nous empêche de tendre la main, d’atteindre la grâce ? »

 

Assez particulier dans sa mise en forme, privilégiant toujours un aspect contemplatif et des voix off retraçant les pensées, les prières et les aspirations de ses personnages, le cinéma de Malick peut légitimement dérouter ou rebuter certains spectateurs. Pour autant, si on fait l’effort de rentrer dedans et de se laisser bercer, le film prend une toute autre dimension, atteignant des sommets de poésie et d’émotion. Tout d’abord sur un plan visuel, on doit reconnaître que Malick a un sens inouï du cadrage, et qu’il arrive à saisir incroyablement la beauté de ses décors naturels, qui deviennent un personnage à part entière. De même, son sens du contraste (saisissante scène d’un jeune marine qui meurt avec pour dernière vision l’immensité des arbres et le ciel qui perce à travers) fait merveille. En cela, il est superbement épaulé par l’excellent travail sur la lumière et sur la photographie. Sur la forme ensuite, son scénario est magnifique, s’appuyant sur des dialogues épurés, et sur un jeu de voix off traduisant les sentiments de ses protagonistes, particulièrement émouvant. Emotion renforcée par les superbes musiques de Hans Zimmer. Au niveau de l’interprétation, on est d’abord bluffé par l’incroyable casting dont bénéficie le film (quand on sait en plus que certains ont été coupés au montage !). Difficile cependant de dégager un rôle vraiment principal même si le personnage du soldat Witt, sorte de personnage hyper aérien en quête d’une vérité universelle, et interprété par un excellent (et trop rare) Jim Caviezel (le Christ du film « La passion du Christ » de Mel Gibson) semble quand même se dégager du lot. Derrière, on sera aussi bien ému par la justesse et la sobriété de Sean Penn et de Ben Chaplin, par la belle humanité de Elias Koteas, de John Cusack, ou de Adrien Brody, ou par la folie fougueuse de Nick Nolte. On noter également les apparitions le temps d’une scène ou deux d’acteurs aussi talentueux et renommés que John Travolta, Woody Harrelson, George Clooney, John C. Reilly, ou Jared Leto.

 

« Face à ce flot de mensonges, il n’y a qu’une chose à faire : trouver quelque chose à soi, se fabriquer une île. Si je ne te revois pas dans cette vie, que je ressente le manque, jète-moi un regard et ma vie sera à toi »

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 Réflexion sur l’humanité et sur la guerre, ode à la paix et à l’humanisme, Malick signe un film de guerre surprenant, à l’opposé de toutes les productions du genre. D’une beauté renversante, « La ligne rouge » jouit d’un scénario magnifique et d’un sens du cadrage et de l’image impérial du réalisateur. Si la forme pourra paraître rédhibitoire à certains, « La ligne rouge » est pourtant un film rare, exceptionnel, une œuvre lyrique et envoutante atteignant des sommets de poésie. Un de ces rares films faisant vraiment réfléchir et dont on ne sort ni indifférent, ni indemne. Un pur chef d’œuvre, de loin l’un des tous meilleurs films qui m’ait été donné de voir.



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Christophe 05/03/2011 11:15

Un vrai chef-d'oeuvre ! Content de "rencontrer" quelqu'un qui aime ce film de guerre atypique, qui s'attarde souvent plus sur la beauté de la nature que sur les scènes de combat. Pour moi, Malick est le plus grand cinéaste vivant. Et j'attends avec impatience Tree of life, son prochain film, attendu pour Cannes.

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Le blog sans prétention d'un cinéphile atteint de cinéphagie, qui rend compte autant que possible des films qu'il a vu!