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02 Jun

Le serpent

Publié par platinoch  - Catégories :  #Films noirs-Policiers-Thrillers

« Le type avec qui j’ai eu l’accident, je ne l’avais pas vu depuis 25 ans »

 

Voilà sept ans qu’on attendait le nouveau film d’Eric Barbier, réalisateur maudit de notre cinéma national. En effet, de la génération des cinéastes prometteurs lancés au début des années 90, avec entre autres Eric Rochant et Arnaud Depléchin, Eric Barbier a toujours eu des rêves de grandeur. Comme le prouve son premier long, « Le Brasier » (1991), grande fresque historique et ambitieuse sur la vie dans les mines, au budget colossal (surtout pour un premier film) et qui a été un véritable gouffre financier, dont sa carrière aura forcément pâti. Il aura fallu attendre 1999 pour le voir revenir aux commandes d’un deuxième film, « Toreros ». Il signe avec « Le Serpent » son troisième long métrage seulement en plus de quinze ans de carrière.

Wild Bunch Distribution

 

« Le Serpent » est une libre adaptation du roman « Plender » de Ted Lewis, paru en 1971. Ted Lewis est un auteur de romans policiers particulièrement noirs et très célèbre en Grande-Bretagne mais quelque peu méconnu chez nous. Ce roman est construit d’une manière assez atypique puisqu’il alterne à chaque chapitre les points de vue des deux personnages centraux.

Clovis Cornillac. Fidélité Films - Thibault Grabherr

 

« Aux retrouvailles des anciens du collèges ! »

 

L’histoire :

 

Vincent Mendel est photographe de mode, quelque part dans une province austère. Il a une vie aisée, essentiellement grâce à son beau-père, notable de la région. Son train de vie en apparence facile n’est qu’une image, son mariage bat de l’aile, et il est en pleine procédure de divorce. Joseph Plender quant à lui est un ancien légionnaire, officiellement détective privé, et plus concrètement maître chanteur professionnel, qui monte des combines en poussant des filles dans le lit des notables du coin et en les faisant chanter avec des preuves de leur infidélité.

Anciens camarades de collège, ils ne s’étaient plus revus depuis lors, et n’auraient jamais du se revoir. Un soir, Vincent photographie une mannequin de lingerie et la séance laisse vite sa place à l’expression des désirs les plus charnels. Seulement, quelqu’un a drogué Vincent, et dans ses gestes lourds, il bouscule la fille qui passe par dessus la rambarde de l’escalier. Pris de panique celui-ci tente de camoufler la scène du drame et met le cadavre dans son coffre. Jusqu’à ce qu’il se fasse rentrer dedans, sur la route, par Plender. Un Plender ravi de le revoir et qui s’immisce peu à peu dans la vie de son ancien camarade au point de prendre les devants et d’embarquer pendant la nuit la voiture de Vincent pour la faire réparer. Au matin, le retour de la voiture sans cadavre semble annoncer le début d’un jeu malsain …

Fidélité Films - Thibault Grabherr

 

« Il faut que je sorte de ce cauchemar »

 

En s’attelant à ce projet, l’ami Barbier s’est lancé un véritable défi, tant les vrais films de genre policier/film noir sont rares chez nous. Et bien souvent quand un projet parvient jusqu’à son terme, il est en général de qualité assez moyenne. Pour un retour après sept années d’absence et une carrière en dents de scie, on peut dire que Eric Barbier n’a pas choisit la facilité. Cela dit, dès les premières minutes, on se laisse prendre dans ce film très sombre et très froid, et on remarque que ce film a plus les caractéristiques d’un film américain que français. Car Barbier reprend les codes du genre tout en imposant sa propre griffe. Tout concorde ainsi pour rendre l’atmosphère de ce film très froide, très impersonnelle et très flippante : le choix des décors, très austères, la maison moderne de Vincent est d’ailleurs à ce titre des plus froide, l’éclairage est très pâle, les visages apparaissant comme blafards. L’essentiel du film se passe également de nuit. Chaque apparition de Plender prenant du coup un caractère particulièrement angoissant. De même, la montée en puissance du personnage de Plender qui apparaît de plus en plus souvent au fur et à mesure que le film avance, en sortant parfois de là où on ne l’attendais pas, renforce une certaine sensation d’oppression.

Clovis Cornillac. Fidélité Films - Thibault Grabherr

 

Mais ce qui est très fort dans ce film, c’est que Barbier réussit à fouiller la personnalité de ces personnages. Le scénario prend un soin méticuleux à nous montrer les cheminements mentaux des deux protagonistes ainsi que leur passé. Et cela permet d’avoir de vrais personnages complexes, loin de la caricature, avec une folie d’autant plus inquiétante. Si on se doute bien vite que les rapports entre les deux hommes sont beaucoup moins lisses qu’ils ne laissent le croire, Barbier distille les informations relatives à leur passé et à leurs motivations avec parcimonie et subtilité, laissant la place à ce jeu de manipulations, où chacun espère tenir l’autre. En outre, la scène où Plender s’invite à dîner chez Vincent et raconte comment ce dernier et sa bande le maltraitaient durant l’adolescence est particulièrement jouissive et flippante, tout comme le regard sadique de Cornillac qui manipule avec un plaisir malsain Vincent devant sa femme.

 

« Tu te trompes quant à la nature de ton vrai problème »

 

Atmosphère glaciale, choix visuels très pertinents, direction d’acteurs impeccable, scénario fouillé et personnages bien construits, le film de Barbier est une grande réussite. Même si on pourra noter quelques petits défauts, comme cette scène d’évasion par l’échafaudage, qui devait amener un peu d’action et de spectaculaire, et qui pour le coup sent non seulement le réchauffé, mais en plus ternis un peu le parti pris du film de ne pas jouer dans la surenchère mais dans l’épure et la sobriété. Malgré cela, une certaine forme de tension plane au-dessus du film, qui tient en haleine le spectateur sans fausse note jusqu’à la fin.

Yvan Attal et Clovis Cornillac. Fidélité Films - Thibault Grabherr

 

Si les choix du réalisateurs sont très probants, on doit aussi reconnaître la très grande performance des comédiens, en particulier du tandem Yvan Attal - Clovis Cornillac. Ce duo semblait quelque peu inédit, mais il s’avère très cohérent. D’autant que dans des genres très différents, il a le mérite de réunir deux des comédiens français les plus doués et les plus intéressants de leur génération. Les deux acteurs font preuve d’un naturel incroyable, Attal étant parfait en sorte de mort vivant abasourdi et incapable de réagir, alors que Cornillac glace le dos des spectateurs d’effroi tant son numéro de psychopathe, d’un sadisme et d’une violence inouïs derrière des apparences très sociables et bien propre sur lui, est réussit.

Derrière, les seconds rôles assurent vraiment, avec une mention particulière pour Pierre Richard, parfait dans un rôle pleinement à contre-emploi, et pour Simon Abkarian.

Clovis Cornillac. Fidélité Films - Thibault Grabherr

 

« Tu ne peux pas gagner contre moi »

 

Pour résumer, Eric Barbier, pour son troisième film, réalise un joli coup en mettant en scène avec beaucoup d’intelligence et de réussite un film de genre peu habituel dans les productions françaises actuelles. Avec un scénario parfaitement construit, des choix visuels très pertinents, et des acteurs formidables, il arrive à faire un thriller plus qu’honnête, distillant savamment tensions, violence et climat oppressant, et qui capte parfaitement l’attention du spectateur du début à la fin. On regrettera peut-être une vision trop manichéenne des personnages, puisque finalement devant la folie affichée de Plender, l’empathie du spectateur va logiquement à Vincent, alors que le livre est justement construit de manière à ne pas en trouver un plus « propre » que l’autre. Mais ce n’est qu’un détail. Une vraie réussite en tous cas.

Clovis Cornillac. Fidélité Films - Thibault Grabherr



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Bob Morane 02/06/2007 08:50

Sans aucun doute le meilleur film français depuis longtemps. S'il est vrai que le réalisateur donne une teinte quelque peu manichéenne, en faisant de Vincent une victime, il n'en reste pas moins un vrai salaud de petit bourge ayant gaché la vie d'un camarade de classe, viré de son bahut et violé par un psychopathe... Belle critique pour un très bon film.

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Le blog sans prétention d'un cinéphile atteint de cinéphagie, qui rend compte autant que possible des films qu'il a vu!