Un américain bien tranquille
« Il la tenait bien comme il faut, sans trop la serrer, comme on doit faire avec la petite amie dun autre homme »
Bien que signé par lun des plus grands réalisateurs de lhistoire Hollywoodienne, à savoir Joseph L. Manckiewicz, cet « Américain bien tranquille » ne figure pourtant pas parmi ses films les plus connus du grand public. Il faut dire aussi quavec des chefs duvre comme « Eve », « On murmure dans la ville », « Soudain lété dernier », et surtout « Cléopâtre », la barre est placée très haute. Néanmoins, « Un américain bien tranquille » reste un très bon film.
Inspiré du roman homonyme de Graham Greene, ce film, daté de 1958, nous plonge dans les affres de la guerre dIndochine, au cours de laquelle un ressortissant américain est retrouvé assassiné un soir de nouvel an chinois. Interrogé parce quétant considéré comme proche de lui, un journaliste anglais en poste à Saigon se remémore ce jeune humanitaire américain avec lequel il sétait lié avant que celui-ci ne tombe ouvertement amoureux de sa maîtresse indochinoise.
A partir de cette trame sentimentale, Manckiewicz nous plonge dans un monde colonial, avec ses communautés, ses groupes religieux ou ethniques, ses groupes paramilitaires ou politiques qui forment des armées indépendantes ou fomentent des attentats pour peser politiquement sur le conflit, et ses complots qui visent à désorganiser une société au bord de la rupture. Et au milieu de cela, les étrangers (journalistes, affairistes ou diplomates) qui assistent en bons spectateurs à ce jeu de massacre.
« - Tu écris un papier sur la bataille du nord ?
- Non, sur une bataille plus ancienne : mon mariage »
Pour son film, Manckiewicz choisit de respecter la forme narrative du livre de Graham Greene, à savoir de commencer lhistoire à partir de la découverte du corps du jeune américain et à son identification par le journaliste anglais, pour repartir ensuite en un long flash-back, succession de souvenirs des relations dabord amicales puis houleuses entre la victime et lui-même. Même si la forme reste classique, lintrigue est forte et prenante, et bien portée par la voix grave de Michael Redgrave, qui donne une belle intensité à cette histoire.
Mais ce qui fait la vraie force de cette histoire et de ce film, cest de voir comment le personnage du journaliste anglais va se laisser convaincre par un groupe lié aux indépendantistes communistes du rôle double de laméricain, dont limportation de plastique américain ne servirait quà participer à une série dattentats très sanglants dont Redgrave est lui-même spectateur. Il se laisse convaincre dautant plus que même sil ne peut pas épouser la jeune Phuong, sa femme légitime restée en Angleterre lui refusant le divorce, il se refuse à la voir partir, et ce dautant plus avec un homme plus jeune et plus séduisant que lui, et qui pourrait en plus lui apporter une réelle sécurité. Et croyant véritablement avoir affaire à un assassin, il finit même par livrer le jeune américain aux indépendantistes, qui seront ses futurs bourreaux.
Par ce retournement de situation, Manckiewicz se paye même le luxe dentraîner ses spectateurs sur de nombreuses fausses pistes, les incitant à porter eux-mêmes des jugements hâtifs sur les personnages. Le petit message arrive à la fin par lintermédiaire de lenquêteur français qui le dit crûment au journaliste britannique « ils vont ont pris pour un couillon ». Ce message est une forme de pied de nez du réalisateur à ses spectateurs quil a réussi à mener en bateau pendant près de deux heures.
« Quest-ce qui vous a pris de jouer au héros ? Nous ne tournons pas un film de guerre. Et en plus, vous népouserez pas lhéroïne ! »
Outre son lintérêt de lhistoire et du jeu constant dans lequel Manckiewicz entraîne ses spectateurs, ce film est aussi loccasion dun face à face passionnant entre deux très grands acteurs qui nont pas eu la reconnaissance quils méritaient. Dun côté, Michael Redgrave, qui a joué dans des grands films tels que « Le deuil sied à Electre » ou « Une femme disparaît », et de lautre Audie Murphy, acteur atypique puisque débarqué à Hollywood pour son physique avantageux et pour sa renommée due au fait quil fut le soldat le plus décoré de la seconde guerre mondiale (on notera au passage lironie du passage où il sauve la vie de Redgrave de nuit dans les marais et où celui-ci lui dit « quest-ce qui vous a pris de jouer au héros ? »). Grand abonné des westerns de série B, Murphy souffrira tout au long de sa carrière dun manque de reconnaissance et de légitimité du monde du cinéma américain.
Ce film est également intéressant à titre historique puisquil donne une bonne vision à mon sens de ce quétait la vie dans un pays dAsie encore colonisé et qui était en proie à une guerre violente pour gagner son indépendance. En outre, rares sont les films réalisés par des pays extérieurs au conflit : il offre un point de vue original sur un conflit et une époque dont notre pays était partie prenante, ce qui a influencé fortement la sensibilité des réalisateurs et des films nationaux traitant de cette page de lHistoire (« Dien Bien Phu », « Indochine », ou même « lamant »).
Au final, il reste un film qui a défaut dêtre un chef duvre nen demeure pas moins un très bon film, mêlant pas mal de genres tels que le polar ou la romance. Signé par un grand réalisateur dont on reconnaît aisément la patte (beaucoup de dialogues finement ciselés), il offre un film à rebondissements dont les ficelles ne se dénouent quà la fin. On regrettera juste quelques longueurs qui plombent un peu le rythme du film. Un film à voir en tous cas. A noter pour finir que le film à fait lobjet dun remake en 2003, porté par Michael Caine et Brendan Fraser.
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